Llyëth avançait... Pas à pas... Chacun soulevant un nuage de poussière sur le sol sec... Pas à pas... Sa gorge était sèche, tant sa marche avait été longue, sans eau. Il arrivait de nulle part, les pas errants, sans but. Il savait seulement qu'ici, il y en avaient d'autres... Beaucoup d'autres... Qui peuvent ressentir la haine, la douleur, l'angoisse, le doute ? Oui, c'était cela qu'il cherchait à présent. De la vie.
Une petite brise lui caressa le visage, le forçant à s'arrêter. Cette odeur dans l'air... Il cligna plusieurs fois des yeux, et sortit de son état de transe. Oui, au loin, des silhouettes se dessinaient, sur l'horizon désert... Ses lèvres craquelées s'étirèrent en un large sourire, qui avait de quoi inquiéter le voyageur solitaire. Le regard toujours fixé sur cette ombre lointaine, son corps lui rappella soudain que durant des jours entiers, il avait marché quasiment sans s'arrêter, en mangeant à peine... Sa chair le brûlait maintenant, tout en demeurant extrêmement légère. Il s'accroupit au sol et ferma les yeux, se passant une main dans ses longs cheveux collés contre ses tempes, et soupira.
R'lyeh... Tant de chemin... Mais je vais te montrer ce que je sais faire, oh oui, je vais te montrer...
Il rouvrit des yeux déments, de couleur mordorés, et se redressa, sa chevelure brune retombant dans son dos. Il se remit en marche, pas à pas, son corps n'était plus. Rien que ce feu brûlant dans sa chair, derrière ses yeux... Et cette voix, toujours cette voix... Un sourire immobile figé sur son visage fin d'elfe, le regard fixe, il était à l'écoute...
Viens à moi... Viens à moi, et tous les deux, nous leur montreront...
Il atteignit la vie, enfin, se mêlant à eux, s'ennivrant de cette chaleur, de ces souffles, de ces odeurs. Les gens les plus alertes de la foule s'écartaient prudemment, de crainte ou de dégoût, devant cette silhouette défroquée et ce regard inquiétant.
"Bientôt... Mais pour l'heure... reprendre des forces..."
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Quelques jours avaient passés. Llyëth était resté peu aux environs des boutiques. Juste le temps pour lui d'un repas frugal, qui le ferait tenir encore quelques semaines. Son corps était maintenant habitué à ces contraintes extrêmes. Il suffirait simplement de ne pas trop s'agiter durant ces quelques jours.
Durant ce bref retour vers la civilisation, il avait observé, autour de lui. Il lui faudrait faire avec des gens qu'il n'avait pas coutume de rencontrer en forêt : des géants par exemple, trop colossaux pour se mouvoir au sein d'une forêt. Mais même ces amas difformes de muscles gardaient une gorge tendre qu'une lame entaillerait sans peine. Et bien qu'il faudra redoubler d'efforts, la douleur, également. Quoi que sur ce point, l'elfe s'entendait bien que leur douleur psychique serait pareille que pour d'autres, voire peut-être plus aisée à provoquer.
Mais il n'était pas encore temps... Connaître le terrain... Se le faire sien... Etre à Son écoute... Et le reste viendrait en temps voulu...
Silhouette éthérée, il s'éloigna, pas à pas, vers des régions plus reculées... le chaos dans son esprit...
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Des jours entiers qu'il était resté dans les collines dépeuplées du sud... Des jours entiers camouflé entre quelques rochers, à observer cette étrangeté nommée mer... Des jours entiers à améliorer sa technique trop longtemps délaissée... Des jours entiers à aiguiser soigneusement son crochet, amoureusement, patiennement, obsessionellement... La lame était maintenant capable de trancher l'air en deux...
Dans le sang de l'elfe, l'impatience, l'excitation. Quand cet acier éclatant pourra s'amuser avec de la chair tendre ?
Patience... Oui, je sais, patience... Patience... Je te ferai une belle offrande...
Et enfin, la venue tant attendue était venue... Un être vivant... Un... gobelin. Il avait espéré mieux, oui, mieux. Mais c'était mieux que rien. Il allait enfin pouvoir s'amuser...
Habillé de longues guenilles sombres, son seul crochet affûté en main, il descendit lentement la guenille. Aucune volonté de dissimulation. Les pierres crissaient sous ses pas, le sol aride soulevait de petits nuages de poussière sèche. Le gobelin releva la tête, ses petits yeux vicieux se posant sur la silhouette élancée qui s'approchait. Il dévoila des crocs acérés, et agita furieusement son cimeterre, en dansant sur ses jambes arquées, menaçant. Mais la silhouette se rapprochait davantage, nullement impressionée.
Llyëth avançait, hypnotisé par ce petit morceau de vie, fragile, si fragile... Ses lèvres asséchées s'étirèrent en un large sourire, dévoilant des dents blanches éclatantes, qui faisaient contraste avec sa peau brûlée par le soleil. Lequel des deux était le plus vicieux ? Le gobelin sentait le vent tourner. De prédateur, il était passé à proie, sous le regard dément de l'elfe.
Celui-là te convient-il, Ô mon Maître ?
Llyëth sourit de plus belle, attentif au chaos organisé de son esprit. Oui, cela lui conviendrait à merveille. Il allait lui montrer de quoi il était capable...
"Place au spectacle... Place à la danse funèbre... Place au fou du roi !"
Un rire agité, nerveux. Puis il s'élança. La lame fendit l'air dans un sifflement sur-aigü. Arme mortelle, elle s'abattit sans freiner l'allure sur le gobelin, qui la para de son armure sale. Quelques étincelles, une contre-attaque... que l'elfe évita aisément. Son sourire ne lui quittait pas les lèvres. Rapide comme l'éclair, il se déplaçait autour du gobelin, ne lui laissant aucun répit. A peine la créature baissait-elle un tant soit peu sa garde qu'il lui fondait dessus. Enfin, sa stratégie paya. Il sentit son crochet s'enfoncer dans une matière molle, mais étrangement résistante... Chair vivante, chair regrettée... Le gobelin poussa un grognement un douleur et tenta une autre attaque... qui ne rencontra que le vide.
Llyëth finit par ralentir sa course, et sauta sur un rocher tout proche, contemplant sa proie affaiblie avec appétit. Puis ses yeux descendirent le long de son bras, jusqu'au crochet... Il était maculé d'un liquide rouge qui s'égoutait lentement sur la pierre sèche...
"Fin du premier acte..."
La nuit tomba, et avec elle, Llyëth disparut derrière le rocher, à l'abris des regards indiscrets. Il ne fermit point les yeux, fixant les étoiles dans le ciel. Ses réflexions désordonnées prirent fin lorsqu'émergèrent les premiers rayons du soleil. Ses muscles se tendirent, et il fut bientôt debout, son mortel crochet en main. Il se retourna, et continua sa danse macabre. Peu à peu, le gobelin perdait son énergie, et s'avançait vers une mort certaine...
Dans sa fureur, il réussit pourtant à toucher son agresseur. Ce ne fut qu'une nouvelle fois au sommet de son rocher que Llyëth sentit un brusque élancement dans son avant-bras gauche. Une simple estafilade, suffisament profonde pour libérer quelques filets de sang...
Petite créature, agites-toi encore... Griffes-moi encore... Cela ne changera pas l'issue de la pièce...
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Quelle ne fut pas sa surprise, le jour suivant, de voir un homme s'être rapporché de sa proie... De SA proie !! Comment osait-il troubler le bon déroulement de la pièce ?! Comment osait-il s'approprier cette chair malmenée par ses soins ?! Le gueux tneterait-il de lui voler son offrande ?!
La rage bouillant au creux de ses veines, il s'élança une nouvelle fois. Puis la haine se transforma en amusement. Si l'homme réussissait à lui prendre sa proie, alors l'elfe se verrait obligé de lui prendre sa vie... Quoi de plus naturel après tout ?!
Deux s'écoulèrent. Le gobelin se défendait courageusement, puisant ses dernières forces dans la sinistre perspective qui l'attendait. L'homme semblait quant à lui bien insouciant. Absorbé par son désir de victoire, ne voyait-il pas plus grand danger en face de lui ?
Llyëth était de plus en plus nerveux. Il s'impatientait. Son Maître s'impatientait.
Aujourd'hui... Aujourd'hui...
Il s'élança une nouvelle fois. Un nouvelle fois, le gobelin le toucha. L'elfe sourit en sentant un liquide chaud lui glisser le long de sa joue : la créature l'avait touchée au niveau de l'arcade sourcilière... Il lui en faudrait plus pour passer l'arme à gauche... Corps désséché mais pourtant si résistant, allié à un esprit si loin de ce bas-monde et si inatteignable... Une fine langue reccueilli le fin filet. Goût douceâtre... Il sourit.
"Tu es à moi !!!!"
Une faille dans l'armure. Au niveau du cou. Ses muscles se tendirent brutalement, le crochet siffla une nouvelle fois, le bras se déplia... Un choc se propagea le long de ce dernier, tandis que l'armure s'ouvrait, irrémédiablement. Rien ne pouvait résister à cette lame de mithril...
Llyëth se glissa langoureusement derrière le gobelin, aux portes de la mort. Une main osseuse sur son front, le tirant vers l'arrière ; l'autre main glissant avec la vivacité d'un serpent sous la gorge du malheureux. L'elfe ferme les yeux, et savoure ce moment de terreur, où sa proie sent son heure arrivée, un sourire carnassier aux lèvres.
Un éclair aveuglant, suivi de néant pour l'un, d'exultation pour l'autre. Le rideau tomba sur la scène, en même temps que le corps du gobelin sur le sable. Et déjà ce dernier absorbait, goulûment, agrandissant cette tâche déjà noire ; il n'en avait assez, il aspirerait jusqu'à la dernière goutte de ce corps encore chaud.
Llyëth leva lentement son crochet vers le ciel, le sang gobelin dégoulinant le long de son bras. Un sourire était figé sur son visage. La voix le félicitait...
Un long moment il demeura ainsi. Puis il cligna enfin des yeux, et s'affaissa. L'humain avait échappé à son sort. Imbécile.
La prochaine fois, ce sera une double offrande que je t'apporterai... Il se retourna, puis se remit en marche, comme si de rien n'était, sa tunique déparaillée sanguinolante. Mais ce n'est pas vraiment ça qui l'aurait inquiété...
[A suivre...]
Vos mots doux